Pratiques d’artistes pluriels
Il est bien difficile de nous faire une idée de la manière dont les grands artistes du passé géraient particulièrement les contraintes de pratiques associées à différentes disciplines artistiques.
Tout au plus peut-on mesurer, chez Molière, la difficulté à gérer le temps, dans la perspective du cumul de ses différentes missions, en tant qu’auteur, metteur en scène, directeur de troupe et acteur lui-même (sans parler de ses devoirs familiaux). On identifie le même impact des mêmes contraintes dans les compositions de Georg Friedrich Haendel : c’est notamment une des raisons pour lesquelles on retrouve des fragments musicaux plus ou moins longs, réutilisés, à plusieurs années d’intervalle, d’une œuvre à l’autre… parfois des mouvements entiers. Il faut faire la part des choses : alors que des critiques sont allés jusqu’à parler de paresse, ou de manque d’inspiration, l’historien qui suit le calendrier des charges du créateur identifie très clairement que le temps lui manque.
Qu’en est-il de la manière dont l’architecture informe la peinture et la sculpture, chez Leonardo da Vinci, ou Michel-Ange ? Malgré les sommes considérables qu’ils nous ont laissées, nous devrons nous contenter de poser cette question : de toute évidence, ce sont des questions qu’on ne se posait pas, à leur époque.
On trouvera à grand peine un peu plus de détails au XIXe siècle. Ainsi, Théophile Gautier souligne que ses années d’apprentissage dans l’atelier du peintre Rioult lui ont donné les connaissances techniques nécessaires pour devenir un critique d’art compétent. Il va jusqu’à suggérer que l’amour de la peinture informe également son écriture poétique. Et c’est à peu près tout ce qu’il livre, sur ses pratiques.
Richard Wagner laisse dans sa correspondance un certain nombre de considérations précieuses sur la connexion entre le texte et la musique, et le type d’équilibre auquel il aspire, comme créateur des deux parties de l’œuvre lyrique. Il s’explique également sur les considérations qui inspirent les directives qu’il donne, ou les corrections qu’il demande, à l’occasion de la création de la salle du Festival de Bayreuth. Et il faudra, là encore, se contenter de ces mentions, déjà intéressantes, mais qui évitent d’aborder la question de la gestion de la pratique personnelle de l’artiste, dans les différentes disciplines concernées.
Aujourd’hui nous disposons heureusement de moyens différents, et de la possibilité de partager des informations, des questionnements. Plutôt que de décider, unilatéralement, comme si le besoin en avait été formulé, soit de la part du public, soit de celle des artistes, que les pratiques artistiques ne devraient désormais plus être envisagées que sous l’angle du décloisonnement, il nous semble qu’il est plus utile de comment par interroger les premiers intéressés, les artistes eux-mêmes : le décloisonnement envisagé, presque comme on envisageait dans certains contextes des plans quinquennaux, sans la moindre concertation, correspond-il, pour les artistes, à un besoin, ou même, à une possibilité, concrètement praticable ? Sans doute, les réponses, sur une telle question, présenteront elles un large éventail de positionnements : et c’est précisément, dans une telle consultation, que l’intérêt réside. Mais c’est loin d’être-là la seule question qui sera posée aux artistes ayant des pratiques plurielles. En premier lieu, comment cela se passe-t-il ? Quelles contraintes cela pose-t-il ? Comment organise-t-on le travail ? Y a-t-il des facteurs extérieurs, ou tout se décide-t-il intimement ? Là encore, les réponses nourriront probablement un large éventail de possibilités concrètes, et, une fois encore, c’est bien là l’intérêt de cette consultation. Faut-il ici souligner combien une telle consultation présente d’intérêt, non seulement pour la connaissance concrète des pratiques artistiques, mais d’un point de vue démocratique ?
C’est pourquoi nous nous proposons une quête particulière, sur ces questions : il s’agit d’une série d’interviews d’artistes pluriels, dans notre collectif et à l’extérieur, centrées sur ces questions, mettant en perspective essentiellement la manière dont chacune / chacun vit la pratique artistiques dans des disciplines variées.